"Accoucher et faire naître. Dialogues et séparations durant la grossesse"
Introduction

La grossesse est un moment de grand bouleversement, une source tout à la fois d’inquiétude et de jubilation qui transforme à jamais la vie et le corps de celles qui en font l’expérience. Alors se manifeste le magnifique pouvoir de création des femmes, qui n’est pas sans exercer sur tous une forte fascination.
Aujourd’hui, en France et dans le monde, nous disposons de nombreux types de préparation à l’accouchement, comme le yoga, l’haptonomie, le chant, la sophrologie, etc. Ces méthodes sont très utiles, elles aident les parents à accueillir leur enfant, à mieux accompagner sa venue au monde. Ce que nous proposons dans cet ouvrage poursuit le même projet de façon complémentaire. Nous nourrissons l’ambition d’apprendre aux futures mères à écouter leur bébé alors qu’il est encore dans leur ventre, à lui parler au cours de la grossesse, et à le disposer ainsi à sa propre naissance, bien avant l’accouchement.
Au moment de la naissance, le bébé a déjà neuf mois d’existence. C’est dire que, lorsqu’il vient au monde, il a une histoire construite grâce à la relation fine que les parents, la mère en particulier, ont pu tisser avec lui dès la conception. Selon d’anciennes traditions orientales, chinoises par exemple, à sa naissance le nouveau-né est âgé d’un an. C’est pourquoi on célèbre son anniversaire en même temps qu’on enterre symboliquement les deux parents d’avant la naissance. Cette tradition souligne l’idée que nous allons développer dans notre ouvrage : durant la grossesse se tisse un lien très fusionnel entre le fœtus et les parents. Ces derniers projettent leur amour, leurs désirs, leurs angoisses, leurs espoirs et leurs fantasmes sur l’enfant, avant même de le concevoir. à sa naissance, ils doivent se débarrasser de ces projections, de ces angoisses et de ces fantasmes, en quelque sorte les enterrer pour commencer à construire avec le nouveau-né des relations nouvelles à inventer avec lui en rapport avec le fœtus perçu, imaginé et rêvé durant la grossesse.
Cette idée de l’oubli à la naissance, nous la retrouvons dans l’Ancien Testament, reprise par la suite dans un commentaire talmudique célèbre : celui de l’ange qui vient à la naissance donner une petite tape sur la bouche du nouveau-né pour le faire taire et lui faire oublier ce qu’il sait déjà. Ainsi se trouve refoulé ce qu’il a vécu avant sa naissance. Car, en tant qu’embryon puis en tant que fœtus, il aurait tout entendu, tout lu et tout appris. De ce geste de l’ange, il reste comme trace le sillon entre le nez et la bouche, qui s’appelle en langage médical le philtrum, un mot qui vient du grec ancien, philein, et signifie « aimer ». Un mot qui évoque en français le « philtre d’amour » et de nostalgie pour la mère, alors même qu’elle regarde son enfant pour la première fois, à la naissance.
Ces légendes soulignent la nécessité pour les parents et le nouveau-né d’oublier ce qui s’est passé durant la grossesse, d’effacer le savoir acquis. En garder le souvenir pourrait être dangereux pour les parents et, surtout, pour l’enfant. Cette idée anticipe la découverte de Freud, à savoir l’oubli à la naissance (c’est-à-dire le refoulement originaire) de l’expérience vécue et des fantasmes inconscients à l’œuvre durant la vie fœtale.
Pour l’être humain, naître et devenir parent n’est pas une affaire simple. La relation maternelle avec l’enfant s’élabore au fil de la grossesse et se compose d’élans d’amour passionnel, mais aussi de rejets. En effet, le sentiment de plénitude et de communication fusionnelle cache des angoisses et des fantasmes indicibles.
Nous allons tenter de débusquer ces angoisses, de repérer les fantasmes et les rêves qu’elles provoquent, car nous pensons que, lorsqu’elles restent inconscientes, elles peuvent être à l’origine de certaines difficultés de l’accouchement.
Les hypothèses avancées dans notre ouvrage ont été forgées à partir de l’expérience clinique auprès des femmes, en particulier celles qui souffrent de boulimie et d’anorexie. Leurs gestes répétitifs, leur compulsion à manger ou à jeûner, m’ont fait comprendre qu’elles souffraient de réminiscences fœtales ; plus exactement, qu’elles luttaient avec des angoisses et des traumatismes qu’elles avaient connus avant leur naissance. Mon travail avec les femmes enceintes m’a permis de vérifier qu’elles traversent souvent des moments de crise, dus aux changements ressentis, qui peuvent être à l’origine de problèmes pour la mère et pour l’enfant. Dès lors, il m’a paru important d’identifier ces difficultés afin de prévenir parfois les accidents de la grossesse (fausse couche, accouchement prématuré, césarienne…), mais aussi les différents troubles de la perception de soi et du comportement de l’enfant après la naissance. Plusieurs hypothèses formulées ici commencent à être démontrées par certaines recherches récentes en neurosciences. On trouvera les références à ces recherches à la fin du livre.
Notre ouvrage cherche avant tout à faire œuvre de prévention à destination des mères comme des professionnels qui les accompagnent.

Tamara Landau